« Qu’avons-nous fait de notre Indépendance en Côte d’Ivoire, et de nos Indépendances en Afrique ? Pourquoi la Côte d’Ivoire a connu cette crise qu’elle vit jusqu’aujourd’hui ? Quelle est son origine ? Celle-ci est-elle interne ou externe ? Pourquoi tous les pays la sous- région ouest- africaine, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, ont connu, au moins, chacun, une crise pendant ces 50 dernières années ? Pourquoi la Haute Volta est devenue le Burkina ; le Dahomey, le Bénin ? Pourquoi y a –t-il eu une succession de coups d’Etat au Ghana, au Burkina Faso, notamment ? Pourquoi y a-t-il des velléités de sécession en Casamance, au Sénégal ? Qu’allons- nous faire pendant les 50 prochaines années pour que nos pays progressent, etc ? ». Ce sont autant d’interrogations et de pistes de réflexions que le Président Laurent Gbagbo, a souhaité voir analyser par les membres de la Commission Nationale Préparatoire du Cinquantenaire, qu’il recevait ce mardi 4 août 2009, au Palais Présidentiel.
Nommés récemment par décret par le Président de la République, les membres de cette Commission, conduits par leur Président, l’Ambassadeur Pierre Kipré, ont bien voulu, avant l’entame de leurs travaux proprement dits, « recevoir des orientations » du Chef de l’Etat. Lesquelles orientations « doivent constituer pour nous, une boussole », comme l’a fort justement indiqué le Professeur Pierre Kipré dans son propos introductif.
En effet, pour Laurent Gbagbo, s’il est vrai que cette cérémonie doit pouvoir comporter des aspects festifs et militaires, elle doit d’abord et avant tout, être l’occasion de « réflexions pointues » sur, non seulement notre passé, mais aussi, sur notre avenir. Car, selon le Chef de l’Etat, « l’objectif, en organisant cette manifestation, c’est que dans les 50 prochaines années, l’on n’ait plus de crises ; que nous puissions laisser en héritage à nos enfants, un document de réflexions ; que nous puissions identifier les maux de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique ; et surtout préconiser les remèdes appropriées ».
C’est justement en tenant compte de cette vision, que le Président de la République a dit avoir nommé l’Ambassadeur Pierre Kipré. « Je voulais à la tête de cette Commission, quelqu’un qui avait au moins deux dimensions : une dimension intellectuelle, à même de pousser loin la réflexion ; et qui ait une expérience politique. Vous êtes Professeur titulaire d’Histoire à l’Université, ancien Ministre et Diplomate », a-t-il justifié. Avant d’ajouter qu’il était « content de l’équipe que tu m’as présentée, car ce sont des Hommes de qualité, que je connais ».
Poursuivant, le Chef de l’Etat a souhaité qu’à l’occasion de cette commémoration, « nous inaugurions Yamoussoukro et qu’à partir de 2010, toutes les fêtes nationales se déroulent dans notre capitale politique ». Pour le reste, le Président Laurent Gbagbo a affirmé qu’il est à la disposition du Comité d’Organisation.
Notons qu’avant l’intervention du Président de la République, l’Ambassadeur Pierre Kipré a présenté chacun des 9 membres de la Commission. Il a profité de cette présentation pour exprimer toute sa gratitude au Chef de l’Etat pour « cette marque de confiance et cette grande fraternité ». Après avoir reconnu que leur « tâche est lourde de sens et de conséquences », le Président de la Commission a souligné que lui, et ses collègues, ont à cœur de ne pas « vous décevoir ».
Notons que juste après cette audience, le Président de la Commission Nationale Préparatoire du Cinquantenaire et toute son équipe, ont animé une conférence de presse, à la salle ‘’Mosaïque’’ du Palais Présidentiel pour donner des détails sur cet important rendez- vous.
LISTE DES MEMBRES DE LA COMMISSION
- Pierre Kipré, Ambassadeur/ Président
- Alphonse Kadjo Djidji / Vice- Président
- Angèle Kouassi / Vice- Président
- Doukouré Yaya / Secrétaire Général
- Jean- Pierre Kipré / Trésorier
- Gilbert Aké M’bo / Commissaire aux Comptes
- Colonel Hilaire Babri Gohouri / Etat- Major des Armées
- Georges Taï Benson
- Paul Yao N’dré
LIRE LE DISCOURS DU PRESIDENT LAURENT GBAGBO
Madame ;
Messieurs ;
Chers amis.
Nous allons arriver au Cinquantenaire de la Côte d’Ivoire avec un certain nombre d’idées en tête. L’Indépendance de la Côte d’Ivoire n’a pas été proclamée seule. Tous les pays du Conseil de l’Entente ont pris leur Indépendance ensemble, le même jour. Ils se sont entendus sur la manière de faire la fête, de façon tournante. Ils ont donc fixé une date pour la Côte d’Ivoire, une autre pour la Haute Volta, devenue aujourd’hui le Burkina Faso ; une pour le Niger et enfin une autre pour le Dahomey, actuel Bénin.
Quelques années après, le Togo s’est joint au Conseil de l’Entente. Aujourd’hui, nous enregistrons l’arrivée du Mali, en tant que membre observateur.
Mais, tous ces pays qui ont pris l’Indépendance ensemble, ont le devoir de jeter un coup d’œil sur leur passé commun, 50 ans après. Comment la Haute Volta est devenue le Burkina Faso ? Quelles sont les crises que ce pays a connues ? Quelles sont les crises que le Niger a connues et connaît encore ? Comment le Dahomey est devenu le Bénin ? Comment le Togo, ancienne colonie allemande, rétrocédée à la France après la première guerre mondiale, est devenu membre du Conseil de l’Entente ?
Comment le Mali, qui a été l’Union de la Fédération du Mali, association entre le Sénégal et le Soudan (à l’époque, cette Union a été rompue après quelques mois), a gardé le nom actuel, et a rejoint le Conseil de l’Entente ? Quel est état de la Sous-région, notamment celui du Ghana, premier pays à avoir eu son Indépendance en 1956 ?
Quelles sont les différentes étapes que ce pays a traversées ? Idem pour la Guinée, 2è pays de la sous-région à proclamer son indépendance en 1958 ? Comment les pays comme le Liberia, la Sierra Léone, le Nigeria, le Sénégal, dont l’existence pèse sur notre pays et vice-versa, se sont comportés (et se comportent) à travers l’histoire, au cours de ces 50 ans?
Comment projettent-ils un devenir commun, soit au sein de l’UEMOA (Union Monétaire Economique Ouest Africain), soit au niveau de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) ?
C’est à toutes ces questions qu’il va falloir répondre. Mais, si nous devons fêter le Cinquantenaire, simplement pour le plaisir de fêter, cela ne vaut pas la peine ! Comment les pays africains progressent, évoluent ? Est-ce qu’ils progressent, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire, est ce qu’ils évoluent vers un monde meilleur, ou régressent-ils, c’est-à-dire qu’ils partent du point zéro au pire ? Cette génération a le droit de nous poser cette question, pour pouvoir laisser en héritage à nos enfants, au moins, un document de réflexions.
Est ce que la crise que connaît la Côte d’Ivoire, au moment où l’on va fêter ce Cinquantenaire, est une crise isolée ou globale, qui vient à retardement pour notre pays, et qui est venue avant pour les autres ? Il y a toute série de réflexions à mener sur la question !
Il y a des pays dont on parle de la stabilité aujourd’hui, mais que personne ne fréquentait avant ! Il y a des pays qui ne disposaient même pas de papiers hygiéniques dans une chambre d’hôtel ! Aujourd’hui, ces pays-là sont stables. On parle de stabilité dans un monde qui, lui-même, est instable. Quel chemin tracer ? Comment avancer ?
Je crois que c’est le sens que je donne à la constitution d’une telle Commission.
Cher frère, cher ami, c’est pourquoi, je vous ai nommé à la tête de cette Commission. Je voulais quelqu’un qui ait au moins deux dimensions : une dimension intellectuelle de recherche, de prospective, de compréhension, de fouille du passé. Nous avons fait l’école et les études ensemble ; nous avons fait du travail sérieux ensemble. Donc, je vous connais assez. Je voulais quelqu’un qui ai cette dimension-là, pas moins.
Je voulais quelqu’un qui puisse être capable de pousser la réflexion plus loin, jusqu’à savoir ce que nous sommes aujourd’hui, par rapport à ce que nous étions, pour pouvoir dire ce que nous voulons être. Je voulais aussi quelqu’un qui ait une expérience politique. Manifestement, vous avez une expérience politique. Vous avez été mon Ministre (Ndlr : Ministre de l’Education Nationale). Vous êtes aujourd’hui Diplomate, auprès de la première puissance économique de la Côte d’Ivoire. Et quand nous parlons d’Indépendance, hier comme aujourd’hui, c’est par rapport à la France.
Bref, je souhaitais quelqu’un qui ait ces deux dimensions-là : dimension intellectuelle, pour être capable d’amener une équipe à réfléchir sur tous ces aspects ; et puis, dimension politique…
Cela dit, je suis content de l’équipe que vous m’avez présentée. Je n’ai pas fait d’observations particulières, sauf que j’ai seulement souhaité qu’il y ait dans l’équipe, un représentant de l’Armée. Parce qu’une telle manifestation repose sur les parades militaires, fondement de la fête de l’Indépendance, et sur l’Armée.
Sinon, pour le reste, j’ai accepté tous ceux que vous m’avez présentés parce que ce sont des Hommes de qualité, que je connais, car nous sommes tous Ivoiriens. Quand quelqu’un est de qualité, on le reconnaît. Dans la Bible, on dit qu’on n’allume pas une lampe pour la cacher sous la table ! Quand on allume une lampe, c’est pour qu’elle brille, elle éclaire, afin que tout le monde voit la lumière. Et quand quelqu’un éclaire, tout le monde voit.
Ceci étant, la fête de l’Indépendance est une fête, donc il y a l’aspect festif, qu’il faudra développer. Il faut que les gens s’amusent. Il faut que les gens montrent qu’ils sont contents, après 50 ans.
Il y a aussi l’aspect militaire. Mais, sur la question, nous n’avons pas de leçon à donner à nos militaires. Ils savent le faire. J’ai défilé un peu avec eux, en 1971 à Bondoukou et en 1972 à Odienné ; alors, je sais comment cela se passe.
Nous inviterons, à l’occasion, d’autres pays- frères, à cette période-là. Nous aussi, nous irons défiler avec d’autres pays, si on nous le demande. Mais, pour ce qui nous concerne, nous inviterons les pays-frères du Conseil de l’Entente, avec lesquels nous avons eu l’Indépendance ensemble, le même cheminement, dans le même contexte, à venir défiler avec nous. Maintenant, quelle sera la taille de cette invitation, je pense que la Commission nous donnera des idées…
En tout état de cause, je souhaite qu’à l’occasion de ce Cinquantenaire, nous inaugurions Yamoussoukro. Je pense que certains bâtiments que nous construisons actuellement là-bas, notamment l’Assemblée Nationale, seront achevés. Je souhaite qu’à partir de 2010, nous célébrions toutes les fêtes nationales à Yamoussoukro. Nous commencerons, nous-mêmes, à travailler là-bas, donc, il n’y aura pas de problème.
Donc, il y les aspects festif et militaire des manifestations ; mais, il y a aussi et surtout, la dimension de la réflexion. Il faut réfléchir sur notre Indépendance, mais aussi sur nos Indépendances, en Afrique. Si nous ne faisons pas une réflexion, ce n’est pas la peine de fêter le Cinquantenaire !
Nous avons 50 ans et nous sommes toujours sous-développés. Qu’est ce que cela veut dire ? Il faut que nous disions en quoi, nous avons péché et si ce péché est originel ou pas. Tous nos pays-frères ont connu des crises. Nous, nous pleurons parce qu’aujourd’hui, nous vivons une crise. Mais, nous sommes les derniers. Parce que tous les pays qui nous entourent, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, ont connu des crises.
Quelle est l’origine de ces crises. Pourquoi ces crises ? Comment les éviter et faire en sorte que les 50 prochaines années soient plus glorieuses que les 50 premières ? Quel est le remède par rapport à ces crises ? Sont-elles des crises de l’intérieur ou venues de l’extérieur ? Il nous faut réfléchir, parce que l’objectif du jeu, c’est que dans les 50 prochaines années, nous n’ayons plus ces crises.
Souvent, ce sont des crises qui ont l’air tellement idiotes, qu’on ne peut pas comprendre que des hommes politiques, responsables, peuvent en être atteints. Il faut faire une réflexion sur la crise ivoirienne, mais, également sur toutes les crises, de tous les pays qui nous entourent, pour voir ce qui va et ce qui ne va pas. Parce que nous devons laisser en héritage à nos enfants, des documents de réflexion…
Donc cher frère, Pierre, vous n’êtes pas à la tête d’une Commission pour organiser une fête. Bien sûr qu’il faut faire la fête. Puisque quand on a 50 ans, on est content. Vous n’êtes pas à la tête d’une Commission pour faire défiler les militaires. Bien sûr qu’il faut faire défiler les militaires. Puisque quand c’est l’anniversaire d’un pays, on les fait défiler.
Mais, vous êtes surtout à la tête de cette Commission pour conduire la réflexion ; pour dire : «voici les maux dont souffre la Côte d’Ivoire depuis 50 ans, et voici ceux de toute l’Afrique de l’Ouest. Et voici, surtout les remèdes à administrer pour qu’on aille de l’avant». C’est vraiment le message fondamental que je voudrais vous dire. Il faut que la réflexion soit pointue. Qu’elle aille dans tous les coins et recoins. Interrogez certains pays sur leurs expériences.
Cette région a connu la guerre du Biafra. Une guerre dure, qui a secoué toute la sous-région. Cette région a connu la guerre du Liberia, une crise de 17 ans, qui a également secoué toute la sous-région. Cette région a connu aussi la guerre de la Sierra Léone.
Cette région a connu des coups d’Etat successifs, au Ghana ; si bien qu’on disait : «tu es tombé comme le Ghana». Elle a connu des coups d’Etat successifs au Niger, au Burkina Faso, anciennement Haute Volta. Egalement au Mali. Cette région connaît encore la guerre de sécession au Sénégal, en Casamance. Elle a connu la guerre de libération en Guinée Bissau et au Cap Vert.
Elle connaît encore des coups d’Etat successifs en Guinée Bissau. Cette région a connu l’expérience de la Guinée (Ndlr : Guinée-Conakry). Cette région a connu la guerre civile en Côte d’Ivoire. Pourquoi chaque pays de cette sous-région a connu, au moins, une crise ? C’est une réflexion qu’il faut mener.
Si vous sortez la Côte d’Ivoire de votre analyse, nous n’allons pas comprendre ce qui se passe ici. C’est pour tout cela que je vous ai nommé à la tête de cette Commission. Pour le reste, je vous souhaite de bien travailler. En ce qui me concerne, je suis à votre disposition. Le plus compliqué, c’est de mettre en place des canaux de réflexion.
Que Dieu nous bénisse ;
Je vous remercie.
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